Embrasser le Chaos Créateur : la Genèse de ma Série de Peintures "Le Chant des Sirènes"
- Hélène Macaire
- 10 juil.
- 10 min de lecture
Dernière mise à jour : 11 juil.
La Création est un processus obscur, non-linéaire, chaotique. Elle mélange les lignes de temps, le Conscient et l’Inconscient, l’Intérieur et l’Extérieur. Elle est douloureuse, complexe tout autant que jouissive et limpide. Elle est inexplicable car elle relève du Mystère et, en même temps, elle s'avère profondément intelligible pour qui l’expérimente.
Il y a, dans l’acte créatif, un art de suivre les impulsions étranges de son Génie Disruptif, un art de s’y abandonner … Sans comprendre où ce jaillissement nous mènera ET tout en gardant la foi profonde que nous parviendrons en réalité pile au bon endroit. Le bon endroit étant cet espace d’Épiphanie au-delà de ce que notre mental rationnel peut imaginer.
J’ai commencé à peindre début juillet des toiles relevant d’une nouvelle Série, à l’instar de ce que j’ai pu faire avec Shibari.
Cette Série se nomme le « Chant des Sirènes ».
Comme Shibari, elle raconte une histoire que je découvre à mesure que je la couche.
Comme Shibari, elle est le fruit d’un processus créatif qui me laisse encore pantoise quand je le regarde de manière analytique.

C’est ce processus créatif que j’ai envie de vous raconter.
Pourquoi ? Parce que je suis fascinée par la façon dont nous pouvons triturer, parfois inconsciemment, des éléments en apparence épars, et ce sur différentes lignes de temps… Jusqu’au moment où tout s’emboite en une révélation orgasmique.
Comme j’ai coutume de le dire : « La Création depuis son Génie fait sens a posteriori, jamais a priori. »
Je vais essayer de reconstituer la Genèse du « Chant des Sirènes », de remettre en ordre ces différents fragments de la mosaïque. Car c’est un des nombreux paradoxes qui entourent l’acte créatif : l’œuvre forme un tout clair, structuré et cohérent ET le processus pour y parvenir est obscur, déstructuré et incohérent.

Il y a 3 ans, j’ai une impulsion viscérale à commander des peintures acryliques dans des nuances de bleu et de vert, alors même que je ne les utilise pas. A l’époque, je peins essentiellement en utilisant du noir et des couleurs métalliques. Acheter ces couleurs absentes de ma gamme chromatique me parait profondément illogique. Et pourtant, je sais que je dois les avoir chez moi. Elles dormiront 3 ans dans mes placards.
Il y a 6 mois, même impulsion matérielle : je sens en moi une urgence à acheter des éponges marines. Je n’ai jamais peint en utilisant cette technique, je ne sais même pas consciemment ce que je vais en faire, mais une chose est sure : il me faut absolument ces éponges. Et pas n’importe lesquelles : des éponges naturelles. Des vraies, celles que l’on trouve au fond de la mer. Je réprime mon Humain Normé Terrifié qui glapit : « Mais pourquoi est-ce que tu t’emmerdes à acheter ces éponges naturelles hors de prix ? Des synthétiques feraient l’affaire ». Eh bien, a posteriori, je ne peux que m’incliner devant la vérité suivante : « Il était nécessaire pour réaliser ces œuvres que ces éponges soient marines. Il me fallait l’énergie de la mer. »
Depuis quelques mois, par ailleurs, une calligraphie revient spontanément dans mes croquis. Une calligraphie différente de ce que j’ai pu déjà sortir. Shibari est un motif calligraphique. L’Art Corporel Sacré - l’expérience de transformation par l’Art que je propose avec la photographe Tine Borms-Guéneau - mobilise la calligraphie. Mais cette calligraphie-là, qui ressemble à des algues, je ne la connais pas. Elle dérange mon Humain Normé Terrifié d’ailleurs. Il a envie de la balancer aux orties, car me crie-t-il : « ça ne veut rien dire ». En réalité, « ça » est inintelligible pour le moment. Mais « ça » est hautement signifiant.
Parallèlement à tout cela, je rencontre depuis 6 mois environ des synchronicités, de plus en plus prégnantes, autour de la Sirène.
En décembre, mes parents m’offrent pour Noël un magnifique livre d’Art, « Le Livre des Ombres » de l’historienne Alix Paré. Moi qui adore l’art ésotérique, mythique et fantastique du 19e siècle, je suis servie. Je me sens tellement en résonance avec ces figures féminines des abysses, ces oracles, ces sorcières, ces sirènes à la fois fascinantes et inquiétantes, magnétiques et repoussantes. Il y a dans le livre un chapitre dédié à ces femmes enchanteresses, et j’y reviens à intervalles réguliers. Je divague en contemplant « Circé Individiosa » ou « Une Sirène » de John William Waterhouse. J'ai l'impression d'être à la maison.
En avril, je suis interviewée par une psychologue prénommée Ondine, pour son podcast « Mon Pas de Côté ». « Tiens, encore une créature aquatique », me dis-je, sans y prêter plus attention que cela.
Entre avril et juin, je sors – dans la douleur – mon deuxième dessin automatique « La Part Sauvage ». Je ne comprends à l’époque pas rationnellement ce qui rend la matérialisation de cette œuvre aussi inconfortable. Ce que je ressens consciemment en revanche c’est que cette œuvre me fait rencontrer et traverser de nombreuses résistances intérieures. Elle m’incite également à ramener à la surface des ressentis, des émotions, des sensations profondément enfouies. Je dis souvent que la Création est un acte alchimique et que c’est pour cela qu’elle est transformative. Cette « Part Sauvage n.2 » m’en fait baver. Une fois terminée, je l’envoie à un ami. Son retour immédiat ? « Je vois une femme qui sort de l’eau. » Ses mots sont une révélation : « Mais oui, tu as raison : c’est une Sirène. » Peu après, une autre amie m’écrit qu’elle voit dans ce dessin : « un plongeon dans des abysses féériques, attirants, hypnotisants, tel le chant des Sirènes qui t’attirent à elles pour ensuite t’emmener au fond de la mer. » Décidément, les Sirènes sont dans le champ !
Je précise qu’à la même époque, je regarde pour mon plus grand bonheur la Série « Sirens », qui vient de sortir sur Netflix…
Toujours à cette période, j’ai la joie d’expérimenter une diète de cacao chamanique orchestrée par mon amie Angélique Rigaud. Cette diète amène notamment une libération autour du chant. Le chant est un élément historiquement bloqué, charriant énormément de honte, chez moi. Or, devant mes bols de cacao, je commence à chanter. « C’est fou », me dis-je, en écoutant les volutes à la fois profondes, douces et hypnotiques qui sortaient par vagues de ma gorge : « Je chante comme une Sirène ».
Première semaine de juillet : j’ai une énorme impulsion créative à peindre sur une feuille de canson dans des couleurs marines, avec mon éponge marine, des fonds marins. Pas la mer de surface, non, la mer des abysses.
Et j’ai une impulsion créative toute aussi énorme à apposer de la calligraphie dessus. Les premiers symboles et glyphes que je dessine ne me convainquent pas, ils sont encore trop mentalisés.
En revanche, il y a dans cette première esquisse une petite partie qui me plait vraiment. Je sais que je tiens quelque chose d'intéressant. Aussi, je découpe ces parties et les garde comme des échantillons inspirants. Ils viendront catalyser ma créativité. En les contemplant, j’y vois des sons, de la musique, un langage mélodieux autant mystérieux que profondément intelligible qui émane de profondeurs marines.
Je sors dans la foulée deux prototypes sur canson, afin d’explorer davantage ce motif obsédant. Je les regarde, les ressens, je me laisse transformer par ces bribes d’œuvres que j’expose au-dessus de ma cheminée.
C’est alors que je suis traversée par une épiphanie aussi brutale que jouissive. Je viens de raccrocher ce motif avec un autre élément qui me travaille consciemment depuis plus de 5 ans : le Mythe d’Ulysse et la structure narrative dite du voyage du héros.
Je vois dans ce Mythe l’archétype du « Voyage du Héros ». Et ce que la plupart d’entre vous ignorez, c’est que cette structure narrative ne me convainc pas du tout. Et que cela fait 5 ans que je sais que je ne suis pas convaincue. Mais que cela fait 5 ans que je ne sais pas pourquoi et surtout que je ne sais pas par quelle structure narrative j’ai envie de la remplacer.
Et là, en contemplant ce fond marin : je sais pourquoi.
Je sais pourquoi parce qu’arrivent dans ma conscience deux choses.
La première, c’est que je suis en train de peindre « Le chant des Sirènes ».
La seconde, c’est une question métaphysique que je trouve complètement jubilatoire par ce qu’elle ouvre : « Et si Ulysse choisissait, non pas de rentrer à Ithaque, mais d’aller à la rencontre de son Atlantide intérieure en suivant le chant des Sirènes ? ».
J’explique régulièrement à mes clients que quand on crée depuis son Génie Disruptif, on écrit un Mythe incarné. Et que ce faisant on réécrit des Mythes historiques.
J’avais conscience depuis quelques années déjà que je réécrivais le Mythe de Lucifer, celui de la Belle et la Bête, et plus largement les contes de fées dans lesquels on tue les Monstres au lieu de les comprendre et de les aimer pour ce qu’ils sont vraiment.
Là, je viens de comprendre que je réécris aussi le Mythe d’Ulysse.
Je vous livre à chaud ce que j’ai compris de ma lecture et de ma réécriture du Mythe d’Ulysse.
Ulysse participe à la guerre de Troie, il agace au passage les Dieux et met par conséquent 10 ans à rentrer chez lui. Sur son voyage de retour, il croise à plusieurs reprises des Archétypes du féminin obscur : la Sorcière Circé et les Sirènes notamment.
Et, ce qui me travaillait inconsciemment dans ce Mythe, c’est qu’Ulysse choisit de rester à la surface quand il croise ce genre de figure archétypale. Il entre en relation de manière superficielle, il ne plonge pas dans les Abysses. Il finit toujours par partir.
Ulysse, après quelques mois de passion amoureuse avec Circé, choisit de poursuivre sa route vers Ithaque : il choisit l’humanité et la mortalité au lieu de la divinité et de l’immortalité. Lors du chant des Sirènes, Ulysse décide d’écouter la mélodie envoutante et hypnotique tout en s’interdisant physiquement de plonger en se faisant attacher au mat par son équipage. Il refuse également la proposition de Calypso de faire de lui un Dieu. Et il finit par revenir à Ithaque, certes vieilli et a priori transformé, mais dans ce qui constitue son point de départ.
Quel est ma lecture symbolique de ce Mythe ?
Ulysse (que l’on pourrait caractériser comme étant la polarité masculine solaire) refuse de plonger à la rencontre de ses abysses (la polarité féminine obscure) et donc de lui-même. Il refuse de faire ce saut dans dans le noir, dans l’inconnu pour mourir et renaitre à lui-même comme un être complet.
Ulysse est un héros de la matière, un héros de la progression linéaire. Mais il refuse systématiquement ce qui pourrait l’amener dans un autre arc narratif : la rencontre avec son Ombre, la réintégration de ce qu’il a englouti dans ses Abysses.
Je comprends alors pourquoi à chaque fois que je rencontre le Mythe d’Ulysse, il me donne la sensation d’un héros qui fuit et qui s’agite. De mon point de vue, il ne va pas en réalité là où il devrait précisément aller. Il reste en surface. Il refuse de vivre la dissolution de son ego en plongeant dans l’obscurité. Ce faisant il reste en vie, mais il reste un humain. Il n’accède pas à sa part divine.
Lors du chant des Sirènes, Ulysse écoute mais reste en sécurité sur son bateau. Il accepte l’expérience de transformation mais de manière contrôlée et superficielle. Il refuse d’être englouti, de se dissoudre, de se noyer. Il a envie d’une initiation mais sans donner véritablement de sa personne. Sans traverser réellement la terreur de mort et du dépouillement des identités préétablies. Ulysse est capable de dire au Cyclope « Mon nom est personne » pour s’en sortir, mais il est incapable de « devenir personne », de rompre radicalement avec le monde de la surface.
Car c’est ce qui me frappe par ailleurs dans le mythe d’Ulysse. Il dit non à la possibilité de devenir un Dieu. Ce qui, quand on connait ma Métaphysique, n’a rien d’anodin symboliquement. Je considère que lorsqu’on est dans son Génie, « on est le Dieu Créateur de son Monde. » Nous possédons alors de manière consciente les mêmes attributs que Dieu. Nous sommes une Conscience Créatrice, constituée comme la Grande Conscience Créatrice dont nous sommes l’émanation. Ulysse tourne le dos à cette possibilité initiatique !
Symboliquement, je trouve d’ailleurs éminemment intéressant que pendant les 10 ans d’absence d’Ulysse, Pénélope travaille à une tapisserie qu’elle tisse le jour et détisse la nuit. Ma série Shibari exprime entre autres ce que je nomme « La Grande Tapisserie de la Vie ». C’est une tapisserie organique, vivante. Que l’on expérimente et que l’on conscientise au fur et à mesure, si l’on accepte de vivre pleinement l’expérience. Or dans le Mythe d’Ulysse, la tapisserie est bloquée, dans une redite. Comme si la vie était arrêtée, comme si l’expérience était figée, refusée. Qu’elle n’avait somme toute pas vraiment lieu.
On pourrait croire qu’Ulysse se transforme fondamentalement parce qu’il est parti 10 ans et a vécu moultes aventures. Mais pour moi, il a dit systématiquement non à la plus grande aventure qui soit : la plongée dans son Ombre à la découverte de Soi, de sa Divinité Intérieure.
Et c’est ça que j’ai envie de réécrire à travers ma vie, à travers mon Œuvre et notamment cette série de peinture « Le Chant des Sirènes ».
Le plus grand voyage à mon sens n’est pas un voyage terrestre. Il est un voyage intérieur de plongée dans ses Abysses. Il est une expérience alchimique de mort et de renaissance.
Dans ce voyage, les Archétypes du Féminin Obscur ne sont pas l’incarnation du Mal ou de l'Ennemi. Ce sont des alliées, des guides pour nous aider dans ce processus de dissolution égotique. Ce sont des Beautés Fatales – elles sont en effet là pour nous tuer – mais cette mort symbolique est en réalité un acte d’amour.
Et c’est là qu’une autre synchronicité complètement folle est arrivée dans mon processus créatif. En peignant mes prototypes du chant des Sirènes est arrivé un étrange Mantra, susurré en anglais : « You can breathe underwater. ». Tu peux respirer sous l’eau. Savoir que nous sommes capables de respirer sous l’eau, autrement dit savoir que nous sommes capables de survivre à ce processus initiatique de transmutation de son Être, c’est ce qui nous permet d’oser plonger dans la mer à la poursuite des Sirènes. Et c’est ce qu’Ulysse avait manifestement perdu de vue.
Or, c’est en osant partir dans les Abysses que nous pouvons faire mourir notre Moi illusoire et superficiel pour accéder aux pans de notre Être véritable, pour retrouver ce Monde merveilleux que nous maintenons cachés à nous-mêmes et aux autres. Notre Atlantide intérieure.
Et c’est là que je comprends pourquoi la collection d’Alexander Mc Queen « Plato’s Atlantis », l’Atlantide de Platon, me bouleverse autant. Elle est un sublime miroir activateur. Moi aussi, je recherche ce Monde merveilleux englouti. Moi aussi je suis prête à mourir encore et encore pour connaitre l’extase de retrouver ce paradis perdu.
En préparant cet article, je suis allée consulter un des mes livres sur l’œuvre de Mc Queen, et je tombe – comme une n-ième synchronicité – sur cet extrait : « This collection predicted a future in which the ice cap would melt… the waters would rise and… life on earth would have to evolve in order to live beneath the sea once more or perish… Humanity would go back to the place from whence it came. There is no way back for me now. I am going to take you on journey’s you’ve never dreamed were possible.” ("Cette collection prédisait un futur dans lequel la glace fondrait, les eaux monteraient et la vie sur terre devrait évoluer pour être capable de vivre sous la mer à nouveau sous peine de périr. L'Humanité reviendrait à l'endroit d'où elle est issue. Il n'y a pas de retour en arrière possible pour moi. Je vais vous emmener dans un voyage que vous n'aviez jamais pensé possible.")
Il semblerait bel et bien que nous devrions apprendre l’Art de respirer sous l’eau pour revenir à nos Origines…
Avec tout, mon Amour.
Hélène
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